Au moment où le musée Galliera expose de somptueux vêtements des XVIIIe et XIXe siècles, les créateurs revisitent le vestiaire historique. Avec audace et fantaisie
Cette saison, la mode semble avoir délibérément balayé tout excès. Oubliés les délires rebelles du grunge et du punk, les dérives conceptuelles sur des vêtements trop grands ou trop petits, usés ou aplatis. La seule outrance acceptable passe désormais par les filets de l'Histoire. Pour l'été, la citation de vêtements anciens - XVIIIe et XIXe siècles - se fait par petites touches, chaque créateur s'emparant de ce qui lui parle le plus. Certains retiennent l'opulence des étoffes: brocarts ou lourdes soies inspirées des tableaux de Boucher ou de Watteau; d'autres reprennent les couleurs des vêtements de cour: rose, bleu Nattier ou jaune tendre; d'autres encore éprouvent le besoin de revisiter les formes des accessoires (chaussures, coiffures et chapeaux) pour mieux les détourner. Quant aux passionnés de coupe, ils explorent les costumes d'époque et décortiquent à l'envi encolures et emmanchures.
Profusion de faveurs, rubans, galons et autres ornements d'époque sur les silhouettes du Japonais Jun Takahasi pour Undercover.
Rei Kawakubo, pour Comme des garçons, joue de la citation pour mieux créer la déflagration en mixant, sur une même silhouette coiffée d'une perruque poudrée, blousons de cuir et tutus anciens du National English Ballet. La Japonaise juxtapose ainsi deux univers a priori irréconciliables, celui du ballet classique et celui des mauvais garçons. Autre Japonais à faire référence aux costumes XVIIIe et XIXe, Jun Takahashi pour Undercover se focalise cet été sur l'ornement: galons, frisottis, n½uds et autres faveurs d'époque s'accumulent sur des vêtements bousculés par une exubérance salutaire. La pièce ancienne a également la cote chez les créateurs, bricolée ou repeinte à la manière d'un déguisement. Réalisée à partir de deux moitiés de gilets de fanfare désassortis, la veste militaire de Martin Margiela présente un aspect théâtral et joyeux, comme sortie de chez un loueur de costumes. Posée selon les préconisations de la maison sous un collant résille or et sur une jupe de satin beige, elle gagne ses galons de tenue du soir, de costume de fête. Décidément élue pièce de la saison, la veste militaire se retrouve également chez Chloé avec de gros boutons, des revers contrastés et des boutonnières largement passepoilées. La créatrice britannique Phoebe Philo préfère se livrer à une sorte de collage patchwork de couleurs et de matières contrastées (velours coton, lin). Et Vivienne Westwood, elle, choisit de transposer l'uniforme en maille jacquard bicolore. Résultat? Le vêtement militaire le plus ornementé perd sa rigidité et gagne en fantaisie.
Modes en miroir au musée Galliera
En présentant des costumes d'apparat français et hollandais du siècle des Lumières (135 pièces soigneusement choisies, puisque le musée parisien en possède à lui seul dix fois plus), le musée Galliera, avec l'aide du Gemeentemuseum de La Haye, à choisit de remonter très loin dans l'histoire du costume. Ce dialogue entre deux pays, par vêtements interposés, confirme la particularité d'une mode à la française, chevaleresque, noble et d'une richesse extraordinaire au regard du modèle hollandais, pieux, économe et conservateur.
10, avenue Pierre-Ier-de-Serbie, Paris (XVIe), jusqu'au 21 août. Infos: 01-56-52-86-00.
Toujours d'attaque lorsqu'il s'agit d'oser une référence au XVIIIe, Karl Lagerfeld a placé la haute couture Chanel de l'été 2005 sous le signe du jardin à la française. Les tailleurs et les robes du soir énoncent les proportions de la saison et ce sont les accessoires, coiffures et maquillages d'époque qui se chargent du clin d'½il à l'Histoire. Les mannequins défilent devant des arbres boules et leurs chapeaux de cardinal, leurs escarpins de petits marquis, leurs n½uds Pompadour réinventent une ambiance Grand Siècle. Et Karl Lagerfeld d'abreuver la presse de ces petites phrases dont il a le secret: «En France, ce qu'on fait de plus moderne, c'est le Louis XV!»
Toutefois, contrairement aux modèles des années 1940, 1950 et 1960, la copie conforme d'un costume d'époque reste inadaptée à la vie contemporaine. Aussi les mordus de la coupe se sont-ils amusés à les fragmenter ou encore à n'en recopier qu'un détail. Le jeune créateur Charles Anastase, par exemple, a choisi quelques techniques de coupe qu'il transpose sur des vêtements contemporains. «Ces constructions semblent compliquées, mais elles sont assez simples à réaliser techniquement. Les manches ballons, les plis Watteau sont plus faciles à maîtriser qu'une coupe dans le biais. Ce que je recherche, à travers ces clins d'½il, c'est discuter avec l'Histoire tout en créant un objet moderne: un tee-shirt ultracontemporain dont la coupe serait inspirée d'un vêtement d'il y a quatre siècles.»
Blouson de motard sur tutu ancien du National English Ballet, et perruque Chambre des lords pour Comme des garçons.
Chez Vivienne Westwood, l'inspiration historique ne date pas de cette saison. C'est un peu le «fonds de commerce de la maison». Depuis 1990, la grande créatrice anglaise ne cache pas son goût pour le siècle des Lumières: «Les galeries de peinture sont essentielles à mon travail, et pas seulement les ½uvres montrant des costumes. Dans les paysages ou les natures mortes, des harmonies de couleurs ou un mouvement peuvent aussi faire germer des idées de mode.» Chez elle, l'Histoire sert toujours de prétexte à l'innovation. Depuis longtemps, elle a su alléger le corset pour le transformer en bustier, reproduire des motifs de marqueterie en arabesques dorées sur fond de velours, évoquer des costumes de l'époque Tudor avec un jean lacéré.
Le créateur de Lanvin, Alber Elbaz, nous invite quant à lui à un voyage dans l'espace et le temps sur la route de la Soie, fil conducteur de ses extraordinaires créations de l'été 2005. Il mêle l'ethnique et le technique, les ors vieillis et les broderies échappées d'un marché d'Ouzbékistan. La soie le conduit aussi à Venise sur les pas de Mario Fortuny - ce peintre, scénographe et décorateur qui, vers 1909, crée son fameux «plissé ondulé» inspiré de la tunique de l'Aurige de Delphes. C'est toute la désinvolture de ce plissé qu'a choisi d'explorer Elbaz, avec des robes aux couleurs gris fumé ou tabac d'une simplicité époustouflante. Tel est le grand paradoxe du costume historique auquel la mode se réfère régulièrement. On l'imagine capable d'alimenter les propos de mode les plus conservateurs et c'est l'inverse qui se produit... Quand le retour aux sources permet de retrouver une nouvelle simplicité ou d'entretenir les délires les plus iconoclastes.